Sergio Grondin redonne voix aux Enfants de la Creuse

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Ce mercredi 1er octobre 2025, DOMOUN s’invite au Théâtre Vladimir Canter pour un moment de théâtre et de musique où la scène devient un espace de mémoire vivante. Le conteur Sergio Grondin questionne : comment, malgré la blessure d’enfance, devenir domoun — c’est-à-dire tout simplement humain ?

Cette date sera la dernière représentation à La Réunion avant une tournée en France hexagonale. Le spectacle devrait revenir en 2026 sur l’île : une raison de plus pour ne pas rater cette occasion unique.

Sur un sujet aussi sensible que celui du déplacement des enfants de La Creuse, je me suis souvent posé la question de la nécessité d’en parler. Le sujet est si délicat qu’il faut sans nul doute en parler sans blesser, tout en essayant de comprendre le contexte et le vécu des personnes concernées. Sergio Grondin est sans doute le conteur et artiste reconnu qui peut en parler avec tact. Finalement, la parole est toujours la meilleure voix pour soulager les maux d’une société qui, comme l’humain, fait parfois des erreurs. Ne dit-on pas qu’il faut pardonner mais ne pas oublier, pour éviter de reproduire les erreurs ?

— L. Fontaine

En images

Sergio Grondin en scène (portrait)
Crédit photo — Cédric Demaison
DOMOUN — duo Sergio Grondin et Claire Nativel (paysage)
Crédit photo — Cédric Demaison
Scène sombre DOMOUN (paysage)
Crédit photo — Cédric Demaison
Gros plan Sergio Grondin (portrait)
Crédit photo — Cédric Demaison

En deux mots : les “Enfants de la Creuse”

Entre les années 1960 et 1980, des enfants nés à La Réunion ont été déplacés vers des départements ruraux de l’Hexagone, souvent arrachés à leurs familles et privés de leurs droits. Longtemps méconnue, cette page sombre questionne la dignité, l’identité et la reconstruction individuelle et collective.

DOMOUN : récit scénique et musical

Entre théâtre et musique, la parole de Sergio Grondin fait ressurgir des années souvent tues. Le spectacle met en lumière la douleur d’une famille éclatée, la sidération face à l’injustice, et trace une voie vers la résilience : un plaidoyer lumineux pour la dignité.

La mise en musique, pensée comme un contre-chant sensible, confie au chant de Claire Nativel la responsabilité d’ouvrir l’espace de l’émotion : une voix qui enlace, soutient et relance la narration. Ce choix installe une respiration essentielle, où le timbre et les silences dialoguent avec le texte pour accompagner le passage de la blessure à la reconstruction.

Distribution & équipe artistique : Écriture – Sergio Grondin · Interprétation – Sergio Grondin & Claire Nativel (chant) · Mise en scène – Anne Marcel · Création musicale – Lisa Ducasse · Arrangements – Claire Nativel, Thierry Th Desseaux · Son – Thierry Th Desseaux · Lumières – Valérie Becq · Production – Marion Moreau. Crédit photo : Cédric Demaison.

L’Interview — Sergio Grondin (avec version audio 🎧)

Q1. Pourquoi avoir choisi de mettre en lumière l’histoire des “Enfants de la Creuse” à travers le théâtre ?

« Cette affaire des enfants de la Creuse, je l'avais depuis près de 15 ans en tête. »

🎧 Réponse audio — Sergio Grondin

En fait, cette affaire des enfants de la Creuse, je l'avais depuis près de 15 ans en tête. Me disant qu'un jour, j'en ferai un spectacle, ça me semblait quelque chose de tellement évident, parce que cette affaire avait été longtemps comme laissée de côté, on n'en parlait pas, même dans les documents historiques spécialisés, dont notamment le livre de Bertil par exemple, ça n'occupait qu'un tout petit paragraphe.

Et puis finalement, jusqu'à l'affaire de Martial qui pousse l'État en procès, c'est une partie de notre histoire que tout le monde ignore, comme un souvenir qui revient de temps en temps, comme des destins de ces enfants qui sont lourds à porter, mais pas considérés comme si importants, comme un secret de famille qu'on n'aurait pas envie de dévoiler.

Et en fait, moi, mon travail, c'est justement d'aller chercher dans les oubliettes de l'histoire réunionnaise, d'aller rôder pourquoi on ne parle pas de ça : est-ce la honte, est-ce le poids juridique énorme là-dessus ? Donc si tu veux, mon travail, c'est de fouiller l'histoire et de ramener notre petite histoire réunionnaise sur le devant de la scène, comme des parties de l'histoire non cachées.

Et puis peut-être d'autant plus que moi-même j'ai été un gamin qui a beaucoup eu affaire aux services sociaux, avec une histoire de famille compliquée.

« Mon travail, c'est justement d'aller chercher dans les oubliettes de l'histoire réunionnaise. »


Q2. Quelles émotions souhaites-tu transmettre au public réunionnais avec DOMOUN ?

« Parce que la colère, si elle est brute… non comprise… ne sert pas à grand-chose. »

🎧 Réponse audio — Sergio Grondin

Ce que j'aimerais transmettre, c'est surtout comme un déclic pour la conscientisation, pour se dire qu'en fait, la colère, la peur, la peine, parfois même le déni, tout ça, ce sont des sentiments qu'on traverse tous quand on parle de cette histoire des enfants de La Creuse, mais c'est surtout transmettre des clés pour bien comprendre ce qui anime ces sentiments-là. Parce que la colère, si elle est brute, si elle est non étudiée, non comprise, en fait ça reste une colère qui sert pas à grand-chose, et pareil pour la peine. Donc en fait le théâtre, en tout cas le théâtre tel que moi je le vois, il sert à ça.

Ce que j'ai envie, c'est que les gens regardent ce fait divers avec le spectre politique, le spectre social, le spectre intime, puisqu'il y a ma propre histoire dedans, et que tout ça aille résonner en eux et qu'on se dise : ah tiens, oui, effectivement, les enjeux, c'était ceux-là, les erreurs, elles ont été ici, tu vois… Par exemple l'image de Michel Debré, qui est présenté comme le grand ordonnateur de tout — chose qui est fausse, parce que lui n'était qu'un facilitateur, puisque quand il arrive, cette histoire des enfants de La Creuse est déjà en route.

Donc tu vois, c'est tout ça : comment l'histoire des avortements forcés du docteur Moreau, des années auparavant, vient aussi rendre possible cette histoire-là. Parce qu'effectivement, tu le sais sûrement tout autant que moi, l'histoire, c'est une suite d'événements qui mènent à d'autres événements, ce n'est pas un événement isolé qui arrive un jour dans un pays. Cette histoire des enfants de La Creuse, elle s'est passée partout — en Australie chez les natifs, au Québec, et puis encore aujourd'hui avec l'histoire des enfants des migrants, sous l'administration américaine.

Donc tout ça, en fait, c'est un schéma complexe, et moi, mon travail, c'est de vulgariser tout ça. Je travaille beaucoup, je cherche beaucoup, et quand je m'occupe d'un sujet en général, je me documente énormément, avec l'idée que si ma mère ou quelqu'un de lambda rentre dans le théâtre sans savoir de quoi on parle, eh bien il ressort en ayant compris. Pas avec une approche simpliste, mais avec des mots simples, et une approche que j'essaie d'amener la plus exhaustive possible. Et donc c'est ça que j'essaie d'amener : que ce soit un théâtre utile.

« C’est un schéma complexe… mon travail est de vulgariser tout ça. »


Q3. En quoi ce spectacle participe-t-il, selon toi, à la mémoire et à la reconstruction collective de La Réunion ?

« Cette phrase de Danyel Waro a bâti presque tout mon parcours. »

🎧 Réponse audio — Sergio Grondin

En quoi il participe ? Il faut être humble par rapport à ça. J'essaie de ramener ma pierre à l'histoire collective et à notre reconstruction en partant d'un postulat qui est très simple, c'est un exemple que je tiens de Danyel Waro qui dit : « Si moin, mi mette à moin deboute, nous tout, nous lé deboute ». C'est dans un reportage de Thierry Hoarau qu'un jour j'ai vu Danyel Waro dire ça en vidéo au milieu d'un champ de cannes. Cette phrase-là a bâti pratiquement tout mon parcours.

Je ne suis pas du tout dans l'histoire du petit oiseau qui fait sa part, du colibri qui fait sa part pour éteindre l'incendie, mais c'est presque ça en même temps. On devrait tous pouvoir ramener une part de notre histoire, petite, intime, pour écrire la grande. Je prends la parole non pas en tant que grand artiste, en tant que pseudo-historien ou pseudo-sociologue, non juste en tant que Sergio Grondin, marmay de Matouta (quartier de Saint-Joseph), confronté à cette affaire-là comme à d'autres affaires qui peuplent le pays.

J'ai toujours travaillé sur des thèmes sociaux. C'est moi, en regardant l'histoire en face, en prenant le chemin de la reconstruction pour moi, en apportant ma pierre à l'édifice de la mémoire. C'est nous tous qui le faisons à travers moi et ça ne fait pas de moi un grand prédicateur. C'est le rôle que j'essaie d'assumer, même noyé aujourd'hui sous les images, sous l'angoisse.

Plus tu comprends, par exemple dans ce qu'on traverse aujourd'hui — que ce soit la Palestine, Israël, la Russie, l'Ukraine —, plus tu comprends, moins tu as peur. La peur ne disparaît pas, mais la compréhension aide à avoir un regard lucide. Et quand tu as un regard lucide sur ton histoire, forcément tu es moins victime, tu es plus partie prenante. Tu sais te défendre aussi si besoin, autant que faire se peut. Voilà en quoi je pense que mi participe à sa. En tout cas, mi essaye.

« Plus tu comprends… moins tu as peur. »

À voir aussi

Extrait du JT 19h de Réunion La 1ère (samedi 27 septembre) avec l’interview de Sergio Grondin :

Infos pratiques

  • Date :
  • Lieu : Théâtre Vladimir Canter
  • Durée : 1h10 · Dès 15 ans

👉 Dernière date réunionnaise avant la tournée hexagonale (retour prévu en 2026).

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